Pourquoi connaître ses outils change tout
De nos jours, il existe des milliers de références de micros : plus ou moins connus, plus ou moins chers et de plus ou moins bonne qualité. Pour ainsi dire, tout est possible — on peut mettre n'importe quel micro sur n'importe quel instrument sans les restrictions technologiques que connurent nos aïeux. On pourrait presque affirmer que tout marche sur à peu près tout… ou presque, c'est une question de goût, d'éducation ou d'expérience.
Nous prenons toute la technique et la technologie accumulées jusqu'à aujourd'hui pour acquises : on branche un micro dans un pré-ampli, il y a du son. C'est plus ou moins beau et l'on s'en satisfait car « c'est comme ça » : ça sonne à peu près bien et on n'a pas non plus le temps et une infinité de micros sous la main.
Et pourtant, c'est une évidence, mais connaître ses outils et comprendre leur fonctionnement est un atout pour pouvoir les utiliser de manière optimale. Ainsi, pour pouvoir anticiper ses choix lors des phases d'enregistrement ou de réalisation et pour pouvoir cibler et atteindre le "son" que l'on recherche, la connaissance des outils est bien évidemment indispensable !
Ce qui apparaît comme une évidence ne l'est peut-être pas ! J'ai vu des ingénieurs du son persister à utiliser un Neumann U47 (car c'est le micro « de référence ») alors qu'il ne convenait pas à la chanteuse et ne correspondait pas au « son » qu'ils recherchaient. Par notre manque de connaissance, nous nous enfermons dans des techniques et des habitudes qui ne nous appartiennent pas. Une fois n'est pas coutume, la liberté viendra par le savoir.
J'ai commencé à travailler en tant qu'assistant ingénieur du son au Studio de Meudon dès la fin de mes études et j'ai été confronté à de nombreuses références de micros (plus de 100 rien qu'au studio) et notamment les célèbres Neumann. Micros à lampe ou à transistor, vintage ou moderne, en U ou en M, pour la voix ou en overhead de batterie, pour le piano ou les amplis : ces micros sont des références ultimes, ils sont utilisés partout et tout le temps. J'ai donc voulu en savoir un peu plus… puis j'ai voulu absolument tout savoir, ahah.
Le confinement est arrivé et une recherche en entraînant une autre, je me suis rapidement retrouvé avec plus de 30 pages de prises de notes et d'informations en tout genre sur tout ce qui concerne les micros Neumann. Je partage ainsi avec vous le fruit de mes recherches, rangées, révisées, approfondies et corrigées.
Il n'existe pour le moment qu'un seul livre de référence sur Neumann et peu ou pas d'ouvrage de synthèse précis et exhaustif sur l'histoire des microphones en général, surtout en français. Il existe néanmoins beaucoup d'informations réparties ici et là sur internet. J'ai donc passé beaucoup de temps à chercher, regrouper, synthétiser et vérifier les informations que j'ai récoltées.
J'ai passé de nombreuses heures au téléphone avec Marc Henry de l'Atelier du Microphone et Sammy Maujard de Griffon Microphones qui ont aimablement répondu à toutes mes questions techniques. Il est possible qu'il y ait des erreurs, donc n'hésitez pas à vous manifester si vous avez des informations ou des sources plus précises. De toute façon, cet article est appelé à évoluer.
Georg Neumann et le micro Reisz : les origines
Neumann est parfait pour commencer : Neumann est aux micros ce que Steinway est au piano, Neve au pré-ampli et Fender à la guitare — la référence, le son que l'on connaît, qu'on est habitué à entendre encore et encore depuis toujours sur nos disques favoris sans même nous en rendre compte. Difficile de trouver une session en studio sans micros Neumann !
Face à toutes les références chiffrées — 47, 49, 67, 87, avec des U et des M, des KM, des TLM, 102, 103, 367, 269 — j'ai ressenti le besoin de faire du ménage et d'éclaircir tout ça. L'objectif est de faire la lumière sur tous les modèles et les gammes de micros Neumann depuis 1928, pour ne plus jamais se sentir perdu face à une référence.
Les grandes étapes avant Neumann
Les micros Neumann sont des micros statiques dits à condensateur. Voici les jalons technologiques qui ont rendu leur invention possible :
- 1876 — Alexander Graham Bell Invention du premier microphone rudimentaire, intégré au téléphone.
- 1886 — Thomas Edison Invention du microphone à charbon (carbon), qui restera en usage pendant des décennies.
- 1916 — E.C. Wente chez Western Electric Invention du principe de microphone statique à condensateur, fondation théorique de tous les Neumann à venir.
- 1924 — Schottky & Gerlach Invention du microphone à ruban, qui coexistera longtemps avec les condensateurs.
- 1926 — Western Electric Développement de la première vraie capsule statique commerciale, la « 394 », utilisée dans les premiers films parlants. Elle inspirera directement les travaux de Georg Neumann.
- 1931 — Premiers micros dynamiques à bobine mobile Apparition des micros dynamiques, qui concurrenceront les condensateurs dans certains contextes live et broadcast.
Georg Neumann : le préquelle
Georg Neumann (1898–1976) est principalement connu pour les micros, mais il est en réalité un inventeur « touche-à-tout » intéressé par de nombreux sujets — c'est au final le destin qui l'orienta vers les microphones.
Il effectue une formation d'ingénieur dès ses 15 ans chez « Mix & Genest » (un fabricant de téléphones) où il rencontre ses futurs collaborateurs Erich Rickman et Erich Kühnast — des noms très importants pour la suite de l'histoire !
Ce début de siècle est une période intense et passionnante pour qui s'intéresse à l'électronique : les ingénieurs sont des pionniers, tout est à inventer et à découvrir — la diode, la triode, la communication sans fil, les émetteurs radio, l'amplification à lampes, et plus tard les micros statiques, à ruban, la bande magnétique… Il obtient son diplôme en 1917, travaille ensuite chez AEG (Aus Erfahrung Gut : « bon par expérience »), un fabricant de tubes, mais fait des recherches dans de nombreux milieux différents liés à l'électronique. Chez AEG, il travaille avec Eugen Reisz — ce dernier crée ensuite son propre laboratoire et l'engage.
Le micro Reisz
En 1923, Georg Neumann développe un micro à charbon : le Reisz Microphone. C'est une boîte rectangulaire en marbre (pour moins de résonance, mais il en existe des versions ultérieures en fer ou en bois) remplie de billes de charbon polarisées grâce à une pile et retenues par une membrane en caoutchouc avec une électrode, le tout maintenu par une suspension élastique — une première.
Caractéristiques du M109
Omnidirectionnel, « linéaire » entre 50 Hz et 1 kHz avec une bosse de 10 dB entre 1 kHz et 4 kHz, et une atténuation de -15 dB à 10 kHz. Malgré un énorme souffle permanent, le micro propose une bonne restitution de la voix.
Cela en fait l'un des meilleurs micros de l'époque : il devient la référence du broadcast jusqu'à l'arrivée des micros à ruban en 1931. Il fut utilisé lors de la toute première émission de radio publique de Berlin (1923), c'est le micro officiel du roi d'Angleterre George V et le micro officiel de la toute jeune BBC de 1926 à 1933.
Extrait sonore — microphones vintage en conditions réelles :
Extrait sonore : comparaison de microphones vintage dont le Reisz M109 — Martin Mitchell
Le micro est produit sous licence dans le monde entier et a donc de nombreux noms : M104, M109, Type 95, Marconi-Reisz Microphone… Il est aussi utilisé pour le cinéma parlant et sera fabriqué jusqu'en 1935.
La naissance de Georg Neumann & Co
Neumann quitte Reisz en 1925. Il voyage en Angleterre, travaille pour différentes firmes britanniques et développe notamment un graveur de disques (activité qu'il continuera bien plus tard, faisant de Neumann une référence pour la gravure de disques matrice). On est encore dans un monde « pré » bande magnétique où l'on enregistre directement sur disque — pour ce faire, il développe un prototype de micro à condensateur très inspiré de la capsule 394 américaine.
Grâce aux royalties pour le microphone Reisz ainsi que pour son invention en Angleterre, Georg Neumann a amassé un joli petit pactole et peut désormais créer sa propre compagnie. Le 23 novembre 1928, Georg Neumann et Erich Rickmann fondent « Georg Neumann & Co » avec comme manager et ingénieur en chef Erich Kühnast — et sortent leur premier micro statique : le CMV3.
La gamme s'étoffe rapidement :
- 1928 — Le CMV3 Premier micro statique de la marque. Article dédié →
- 1932 — Le CMV3A Évolution du CMV3, avec une capsule améliorée. Article dédié →
La Seconde Guerre mondiale : une période sombre
En 1938, Erich Rickman, le cofondateur de Neumann & Co et inventeur de la capsule CM3, décède prématurément, portant un coup au moral de Georg. L'entreprise compte alors 70 employés.
En 1943, l'usine Neumann, située dans le nord de Berlin, est endommagée par les bombardements alliés. Georg Neumann et Erich Kühnast déménagent donc à Gefell, en Allemagne de l'Est, emmenant avec eux les machines ainsi que le personnel et leurs familles. Neumann continue à fabriquer des CMV3 ainsi que des pièces pour l'aviation militaire allemande.
En 1945, à la fin de la guerre, Georg Neumann n'a plus un sou et est invité par le gouvernement français à fonder un laboratoire d'étude à Paris. Il y emménage avec sa famille et développe entre autres un blindage pour pile électrique révolutionnaire. Il vend le brevet pour une grosse somme d'argent — une invention potentiellement aussi importante que ses micros de légende !
En 1946, certains employés rentrent chez eux à Berlin et ouvrent un atelier de réparation de micros. Erich Kühnast et la majeure partie des employés restent à Gefell, qui se trouve désormais en zone occupée par l'Union soviétique.
Naissance de "Neumann GmbH"
En 1947, Neumann utilise l'atelier de Berlin pour fonder « Georg Neumann GmbH ». À partir de ce moment, on fera la distinction entre « Georg Neumann GmbH » à Berlin et « Georg Neumann & Co » à Gefell. Les deux entreprises appartiennent toutes deux à Georg Neumann.
Georg Neumann confie la gestion de la société « Georg Neumann & Co » à Erich Kühnast, qui fabriquera des micros et sous-traitera des pièces pour Berlin. Il semble que Georg lui donna une certaine liberté pour la gestion de l'entreprise et le développement de nouveaux micros. Les micros Gefell étaient principalement destinés au broadcast des pays du Pacte de Varsovie (Bulgarie, Pologne, Roumanie…). On parle d'une époque avant la télévision où chaque ville a sa ou ses radio(s) locale(s) — cela représentait donc un énorme marché.
En 1949, Erich Kühnast dessine un nouveau logo Neumann. Les deux partenaires se mettent d'accord pour tous deux utiliser ce logo : pour différencier les deux entreprises, Georg Neumann GmbH ajoute un diamant en arrière-plan et Georg Neumann & Co utilise un cercle.
1949–1972 : l'âge d'or des microphones Neumann
Georg Neumann, qui vit toujours à Paris, revient en Allemagne en 1951 et s'installe à Berlin en 1954, tandis que ses enfants restent à Paris.
Entre 1949 et 1972, Neumann GmbH produit certains des micros les plus révolutionnaires et marquants de l'histoire : U47, M49, M50, U67, U87, série KM… Des références que l'on retrouve encore aujourd'hui dans les plus grands studios du monde.
Les modèles emblématiques de cette période
La transition entre l'ère lampe et l'ère transistor. Article à venir.
Micros multipolarités destinés aux grandes productions. Article à venir.
Le condensateur à transistors qui deviendra la référence studio universelle. Article à venir.
Version FET du légendaire U47 — le dernier grand micro avant la traversée du désert. Article à venir.
Berlin, Gefell et la chute du mur
Les micros Neumann Gefell et RFT
En parallèle, Neumann & Co sort sa propre ligne de micros depuis Gefell. En 1972, l'entreprise est nationalisée par l'URSS et devient RFT. Les articles sur les micros Gefell et RFT sont à venir.
Les années 70 : la fin de l'histoire originelle
Georg était modeste et avait une méthode de management très démocratique et discrète. L'objectif n'était pas d'avoir raison ou que son idée l'emporte, mais de susciter les idées et la créativité de ses employés pour parvenir à la meilleure solution possible. Il emmenait d'ailleurs régulièrement tous ses employés en vacances !
Durant les années 70, Georg Neumann s'investit moins dans l'entreprise, passant l'automne et le printemps à Majorque. Il meurt en 1976 après avoir reçu la médaille d'or à la convention AES.
Les années 80 : la traversée du désert
Durant les années 80, Neumann sort peu de nouveaux micros. On peut noter le U89 et les premiers TLM — des évolutions, mais rien de comparable à l'effervescence créative des décennies précédentes.
1990 : la vente à Sennheiser
À la chute du mur de Berlin en 1989, Georg Neumann GmbH est en grande difficulté : aucun nouveau micro révolutionnaire n'a été proposé depuis 1972. L'entreprise s'est aventurée dans d'autres domaines — gravure de vinyle master et consoles de broadcast custom — mais aucune de ces expériences n'est véritablement rentable. L'entreprise est sur le point de mettre la clé sous la porte.
Fritz Sennheiser connaissait très bien Georg Neumann. Les deux inventeurs avaient beaucoup de respect l'un pour l'autre, facilité par le fait qu'ils se positionnaient différemment sur le marché du microphone. En 1990, Sennheiser est une très grosse entreprise avec plus de 1 500 employés. En comparaison, Neumann n'en a que 230. Tout ce qui se trouve dans les locaux Neumann est déménagé dans les usines Sennheiser, et un nouveau bureau Neumann est ouvert à Berlin, chargé du marketing et de la R&D. Dans l'histoire, la plupart des employés sont licenciés. De nos jours, une cinquantaine d'ouvriers travaillent sur les chaînes de montage Neumann.
Les micros Neumann depuis 1990 font l'objet d'un article à venir.
Microtech Gefell
En parallèle, la famille de Georg Neumann voit la chute du mur comme l'opportunité de récupérer la société « Georg Neumann & Co » située à Gefell. C'est en 1993 que « Georg Neumann & Company Gefell, GmbH » est rendue à ses propriétaires originels. De nos jours, la société appartient à Jochem Kühnast, le fils d'Erich Kühnast (ingénieur en chef et ami de longue date de Georg, présent depuis la création en 1928). Le nom officiel est « Georg Neumann KG », mais les droits du nom Neumann appartiennent à Sennheiser.
Les micros Microtech Gefell sont toujours fabriqués et testés individuellement à la main, avec les techniques et procédés originaux développés par Georg Neumann et Erich Kühnast.
Les micros Microtech font l'objet d'un article à venir.
Une aventure sur presque un siècle
Neumann, c'est une aventure passionnante sur presque un siècle, avec 6 entreprises différentes, des milliers de micros fabriqués et des milliards d'enregistrements culte. Je vais poster au fur et à mesure les articles sur tous les micros Neumann. Après cela, je m'attaquerai à d'autres marques — des suggestions ?
Sources & références
Prochaine étape : le Neumann U47
Plongez dans l'analyse complète du micro à lampe le plus mythique de l'histoire — capsule, circuit, son, et pourquoi il reste indétrônable.
Lire l'article U47



