REPORTAGE

Rencontre avec Fabrice Chantôme

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Fabrice Chantôme, l’ingénieur du son qui écoute le monde autrement

On pourrait croire que les vocations se déclarent à l’adolescence ou à l’âge adulte, mais chez Fabrice Chantôme, tout commence sur un tapis de jeu, à l’âge où l’on apprend tout juste à parler. Dans un souvenir qu’il raconte avec amusement, il empile un ours en peluche, quelques 45 tours gondolés au soleil et une cuillère en bakélite — le tout métamorphosé en tourne-disque miniature. À l’époque, personne dans la famille ne travaille dans le son. Pourtant, le geste est là : rejouer la musique, manipuler l’objet sonore, tenter d’en comprendre le mécanisme. La vocation, elle, n’aura plus jamais disparu.

Plus tard, lorsque d’autres auront des professeurs, Fabrice aura des machines. Il dévore des notices de synthés, s’obstine à comprendre les premières stations numériques, lit dans le métro au lieu d’allumer la télévision, se forme dans le désordre mais avec méthode. Sans école dédiée, il se fabrique un parcours sur mesure, à mi-chemin entre obsession et débrouille. Sa carrière démarre presque par accident, lorsqu’un studio l’embauche, non pour ce qu’il sait faire, mais pour ce qu’il est prêt à apprendre. Il devient assistant, puis monteur, puis mixeur. Et surtout, très vite, il devient polyvalent.

C’est la télévision qui lui donne sa première grande arène. Variétés, fictions, comédies musicales, émissions live… autant de formats, autant de contraintes, autant de mondes sonores. Il y apprend le rythme, le dialogue, le rapport au public, et cette vérité simple : le son n’est jamais neutre, il raconte toujours quelque chose. En musique comme en fiction, l’oreille décide aussi de l’émotion.

Photo : https://mediakwest.com/

Puis arrive Koh-Lanta. Pour d’autres, ce serait un défi logistique ; pour lui, ce sera une école. Car enregistrer des voix dans une jungle tropicale n’a rien d’anodin : le vent racle les micros, les vagues couvrent les répliques, les hélicoptères, avions et jets skis s’invitent dans le décor sonore. Et lorsqu’il pleut, il pleut sur le matériel, pas en studio. Là où beaucoup auraient perdu patience, Fabrice gagne une compétence : nettoyer, éditer, reconstruire le dialogue, parfois grain par grain. Avec cette émission, il acquiert — sans qu’aucune formation ne le promette — une capacité rare : faire entendre ce que l’on n’est pas censé pouvoir capter.

Ce parcours n’a jamais été pour lui un alignement de projets, mais plutôt un alignement de méthodes. Très tôt, il comprend que le cœur du métier n’est pas seulement dans les micros ou les logiciels, mais dans le système d’écoute. Une obsession à laquelle il revient sans cesse : comprendre comment une pièce te ment, comment un mix vieillit, comment une décision faite à minuit peut se révéler mauvaise le lendemain, simplement parce que l’oreille est fatiguée. Rien de dogmatique dans son approche pourtant ; il ne prêche ni l’analogique ni le numérique, il prône le discernement. « Soyez conscients de vos choix », répète-t-il comme un mantra. C’est ce qui transforme un technicien en ingénieur.

Et puis il y a la passion, celle qui ne s’abîme pas avec le temps. Après plusieurs décennies de carrière, Fabrice n’est ni blasé ni cynique. Au contraire, il travaille de plus en plus avec de jeunes artistes, souvent issus de cultures qui ne sont pas les siennes, parfois antillaises, parfois hybrides, toujours vivantes. Dans ces collaborations, il n’est pas le maître qui dicte ; il est l’ancien qui échange. Eux apportent les méthodes, les sons, les habitudes de production d’aujourd’hui ; lui apporte l’expérience, l’oreille, la patience. Et entre les deux, quelque chose circule.

Son fils dira un jour de lui qu’il est « la personne la plus passionnée qu’il connaisse ». L’homme sourit en racontant l’anecdote, mais elle résume l’essentiel : Fabrice est resté curieux. Curieux du matériel, des formats immersifs, du Dolby Atmos, de la narration sonore, des outils d’hier comme des outils de demain. Curieux surtout des gens, parce que ce métier est fait d’écoute — au sens littéral comme au sens symbolique.

À bien y regarder, sa trajectoire ne ressemble pas à une ligne droite, mais à un montage. Il y a des coupes, des plans-séquences, des sauts temporels. Et comme tout bon mix, il n’est pas parfait ; il est juste cohérent. Ce qui est peut-être la meilleure définition du travail d’ingénieur du son : assembler des éléments disparates pour faire surgir un sens.

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