Il existe des studios qui racontent une histoire. Celui de Laurent Mary, installé à l’est de Paris, au bord de la Marne, en fait clairement partie. Derrière les murs, les consoles et les kilomètres de câbles, se cache un parcours atypique, fait de rencontres improbables, de choix radicaux et d’une vision très affirmée du son et du métier d’ingénieur.
Une aventure née d’un scénario improbable
L’histoire du studio commence presque comme un film. Au début des années 2000, Laurent travaille depuis son appartement parisien. Compositeur, arrangeur, ingénieur du son, il collabore alors avec de nombreux artistes issus notamment du hip-hop et des musiques urbaines, à une époque où la musique reste profondément instrumentale et pensée comme telle.
Un jour, un inconnu débarque chez lui. Quelques échanges plus tard, Laurent se retrouve embarqué dans une aventure aussi déroutante qu’inattendue : visite d’une maison en Belgique, collection de matériel vintage digne d’un musée, consoles mythiques, micros légendaires… On lui propose alors de créer un studio, clé en main, dans une maison à Noisy-le-Grand. Il ne connaît pas l’origine précise du projet, ni comment cet homme l’a trouvé. Mais l’intuition est là.
Les travaux démarrent en 2004, le studio ouvre en 2005. Une semaine plus tard, les premières sessions commencent. Sans filet.

Un studio pensé comme un instrument
Ce lieu, Laurent ne l’a pas seulement équipé : il l’a construit, transformé, repensé. Sans être acousticien de formation au départ, il apprend sur le tas, expérimente, ajuste. La salle de prise, elle, n’a quasiment pas bougé depuis l’origine — preuve que certaines intuitions étaient justes dès le départ.
La régie, en revanche, a évolué plusieurs fois. Jusqu’à récemment, avec l’intégration du format Dolby Atmos. Un choix longuement mûri, presque contraint, tant Laurent s’est montré sceptique face aux effets de mode et aux formats imposés par l’industrie.
Une vision artisanale du son
Ce qui frappe chez Laurent Mary, c’est sa relation presque physique au son. Il revendique une approche intuitive, expérimentale, parfois à rebours des méthodes académiques. Détourner un micro de son usage prévu, chercher une couleur plutôt qu’une norme, préférer l’erreur créative à la correction systématique.
Pour lui, le numérique a apporté des outils extraordinaires, mais aussi un risque : celui de l’uniformisation. Trop d’options, trop d’édition, trop de décisions prises après coup. Là où, autrefois, on pensait avant d’enregistrer.
Son amour du matériel analogique ne relève pas du fétichisme. Il y voit une manière différente de travailler, plus engageante, plus corporelle. Tourner un bouton n’est pas cliquer avec une souris. Ce n’est pas le résultat seul qui compte, mais le chemin pour y parvenir.




Le rapport compliqué aux nouvelles générations
Laurent observe avec lucidité — et parfois une certaine lassitude — l’évolution des pratiques et des attentes. La demande de “vrai son”, la confusion entre qualité et format compressé, la recherche de solutions rapides là où il défend le groove, l’identité, la performance.
Il ne juge pas, mais constate un décalage générationnel profond. Et assume, en conséquence, une posture discrète : peu de communication, pas de publicité tapageuse, un fonctionnement basé sur le bouche-à-oreille et la confiance.
Dolby Atmos : contrainte ou opportunité ?
Longtemps réticent, Laurent a finalement intégré l’Atmos, conscient que le mouvement est désormais irréversible. Il reste toutefois nuancé : tous les styles ne s’y prêtent pas, tous les projets n’y gagnent pas artistiquement, et l’économie du format pose encore question.
Pour lui, l’Atmos n’est pas une fin en soi, mais un outil parmi d’autres. Un outil qui peut ouvrir des perspectives, à condition d’être pensé musicalement, et non comme une simple “mise en conformité” industrielle.
De l’acoustique au retour à l’essentiel
Parallèlement à son activité de studio, Laurent a longtemps conçu des studios pour les autres. Acoustique, isolation, domotique haut de gamme, salles de cinéma privées… Une vingtaine d’années passées à bâtir des lieux pour créer du son.
Une expérience précieuse, mais épuisante. En 2024, il décide d’arrêter. Trop de solitude, trop de chantiers lourds. Aujourd’hui, il revient pleinement à son studio, enrichi de tout ce qu’il a appris ailleurs.

Un studio comme coffre-fort… et comme lieu vivant
Oui, le studio contient du matériel rare, précieux, parfois introuvable. Oui, il a une valeur patrimoniale. Mais Laurent insiste : un studio n’est pas un musée. Il doit vibrer, vivre, accueillir des projets.
Son prochain défi ? Créer un second studio sur le même site, avec une meilleure capacité d’accueil, plus d’espace pour les artistes, plus de confort sans renoncer à l’exigence sonore.
Une certaine idée du métier
À travers ce parcours, Laurent Mary défend une idée simple mais exigeante :
le son ne se résume ni à des plugins, ni à une liste de micros, ni à un format à la mode.
Il est le résultat d’une acoustique pensée, d’un geste, d’une écoute, d’un temps accordé à la musique. Une philosophie peut-être “à l’ancienne”, mais plus que jamais nécessaire dans un monde pressé d’aller vite.



