Le Neumann CMV3 (1928)
Le CMV3 — pour Condensator Mikrofon Verstärker (microphone à condensateur amplifié) — est aussi surnommé « The Bottle » en raison de sa silhouette caractéristique. C'est un microphone statique omnidirectionnel à amplification à lampe, pesant 3 kg.
Ce fut le premier microphone statique produit en grande quantité. Dans un monde dominé par le micro à charbon, le CMV3 représente une rupture complète : jamais on n'avait entendu un son aussi pur, aussi propre, aussi clean.
La lampe RE084K
Le CMV3 est équipé d'une triode RE084K.
Les capsules CM3 et CM5
En 1927, les premiers modèles sont munis d'une capsule CM3 omnidirectionnelle développée par Eric Rickman. En 1930, elle est remplacée par la CM5 (il existe des variantes comme la CM5a). On retrouve donc des modèles datant de 1928 équipés de capsules CM5 — changées ou remplacées pour diverses raisons.
Les premières membranes sont fabriquées à partir d'une feuille d'or de haute qualité imprégnée de colloïdan. Par la suite, ils utilisent du PVC d'une épaisseur de quelques microns pulvérisé avec de la poudre d'or. Ces capsules posent déjà les grandes bases de la célèbre M7.
Cette capsule a été développée dans l'unique but de contourner le brevet de Western Electric de la capsule « 394 ».
Principe du capteur de pression
Les capsules CM3 et CM5 sont ce qu'on appelle des capsules à capteur de pression. Il s'agit d'une membrane fixée sur un boîtier fermé : on a deux armatures conductrices — une flexible (la membrane) et une fixe (la contreplaque, backplate en anglais). L'espace entre ces deux armatures a une valeur électrique : c'est la définition d'un condensateur.
Quand on regarde une capsule, on voit des petits trous : ce sont des pores acoustiques qui servent d'évent pour compenser les variations de pression atmosphérique. Leurs emplacements et leurs tailles sont méticuleusement étudiés et propres à chaque modèle de capsule.
La face arrière ne doit pas être atteinte par l'onde acoustique, sinon la directivité pourrait changer. Dans une telle configuration, la membrane est sensible aux ondes sonores arrivant de tous les côtés : il s'agit donc d'un microphone omnidirectionnel. Quelle que soit l'incidence du son par rapport à la capsule, l'intensité sera la même. Les premiers microphones statiques étaient vraisemblablement uniquement omnidirectionnels parce que c'était ce que permettait la technologie à ce moment-là — et non un choix délibéré.
En théorie, la réponse en fréquence est identique à 360°. En pratique, la taille de la capsule et du corps du microphone font que la réponse est étendue dans les graves, mais plus on s'éloigne de la source et plus les aigus s'atténuent. Les sources hors axe sont plus ternes.
La monture torpedo
La monture sur laquelle est fixée la capsule est nommée « torpedo ». Comme on peut le voir sur ces photos, la capsule pouvait se retirer du micro — particularité que l'on retrouvera sur de nombreux modèles Neumann Gefell. On pouvait donc changer la capsule avec l'évolution de la technologie et la remplacer en cas d'usure ou de dégradation.
D'ailleurs, même vissé à fond, il y a un petit écart entre le support torpedo et la capsule.
Il y a, à la base du microphone, un rond noir qui, par un système de volet, laisse apparaître une « étoile » lorsqu'il est allumé.
Photo : soniccircus.com
L'alimentation
Le CMV3, comme tous les micros statiques à lampes, a besoin d'une alimentation externe : pour la polarisation de la capsule ainsi que pour la lampe d'amplification.
Les câbles utilisés pour les micros statiques à lampe ont cinq conducteurs : deux pour le signal sonore symétrisé, un pour la lampe, un pour la capsule et un pour la masse. Les micros à lampe ont une alimentation dédiée, construite en fonction des spécificités de chaque micro (modèle de lampe, type de capsule, directivité, etc.).
Le Neumann CMV3A (1932)
En 1932 sort le CMV3A. Le corps du CMV3 et tout le système d'amplification restent identiques, mais on peut désormais changer de capsule et équiper le micro de trois capsules différentes :
La capsule est toujours constituée d'une membrane en PVC pulvérisée avec de la poudre d'or. De nos jours, les seuls fabricants à proposer des capsules en PVC sont Microtech Gefell et Thirsh. Il existe des débats sur l'épaisseur en microns du PVC, mais là on rentre dans du très technique…
La capsule M9 — omnidirectionnelle
La M9 est une capsule à capteur de pression, sans doute une évolution directe de la CM5. Elle présente un beau shelve à partir de 6 kHz et est très directive à partir de 2 kHz.
Pour utiliser la capsule M9, il faut équiper le CMV3A de l'embout torpedo identique au CMV3. Il est d'ailleurs impossible de différencier de loin un CMV3 d'un CMV3A équipé d'une M9.
La capsule M8 — bidirectionnelle
La capsule M8 est une capsule à gradient de pression bidirectionnel — sans doute la première de ce type. La membrane souple est située dans une armature avec des ouvertures de chaque côté. Les sons provenant des côtés arrivent en même temps à la membrane et sont donc annulés. La capsule est plus sensible aux ondes sonores en provenance de l'avant et de l'arrière : nous avons donc une polarité en forme de huit, dite « bidirectionnelle ».
Les lobes polaires sont hors phase l'un par rapport à l'autre. On repère l'avant comme étant le côté de la membrane où les surpressions créent des tensions positives. Contrairement à la M9, tous les ports acoustiques sont traversants.
La capsule M7 — la révolution cardioïde
La célèbre M7 utilise un procédé révolutionnaire et inspirera tous les microphones statiques de l'histoire. C'est la première capsule proposant une directivité cardioïde. Elle donnera ses lettres de noblesse au U47.
Il s'agit de deux membranes cardioïdes dos à dos avec une électrode fixe centrale, ce qui crée un double condensateur. L'électrode fixe et rigide est perforée. Elle mélange les caractéristiques des deux capsules précédentes : des trous traversants comme la M8 et des trous non traversants comme la M9.
Chaque membrane reçoit une tension de polarisation séparée via deux électrodes distincts. On obtient différents diagrammes polaires par différentes alimentations et inversion de polarité des membranes — c'est ce qu'on appelle le matriçage par résistance.
Pour le moment, sur le CMV3A, seule la face avant de la M7 est alimentée et ne peut donc fournir qu'une directivité cardioïde. C'est sur cette alimentation que l'on jouera pour obtenir différentes directivités sur les U47 et M49.
Les M7 et M8 sont dites « lollipop » ou « sucette » de par leur forme. La seule manière de les différencier visuellement est le nom ou le symbole de directivité à leur base (absent sur les premiers modèles).
Les capsules sont fixées au corps du micro via un embout de type baïonnette, comme sur les vieilles ampoules : on pousse puis on tourne.
La M7 et la M8 ne sont pas fixées au micro via l'embout torpedo — on doit donc changer le haut du micro avec cette pièce (2 vis).
Il existe des versions plus tardives (pour le CMV563) où la M9 est disponible en modèle lollipop pour faciliter le changement de capsules — la grille est d'ailleurs plus large.
Évolution des lampes sur le CMV3A
Évolution du CMV3, le CMV3A est d'abord équipé de la même triode RE084K. En 1935, elle est remplacée par une RV2P800, puis en 1939 par une pentode EF12K, moins bruyante.
Une histoire trouble
L'arrivée du Neumann CMV3 coïncide malheureusement avec l'avènement du nazisme en Allemagne. Le régime fasciste utilisera les différentes avancées technologiques allemandes pour se mettre en valeur — notamment les enregistrements sur bande magnétique, qui permettaient de diffuser des discours de propagande de très bonne qualité audio à toute heure.
Le CMV3A est surnommé le « Hitler's mic » : il existe en effet de nombreuses photos du dictateur prononçant des discours dans différents modèles de CMV3A, dont certains avec des rallonges « col de cygne » pour distancer le corps du micro de l'interlocuteur.
Le micro sera également utilisé durant la Seconde Guerre mondiale pour les discours et meetings politiques, la radio, etc. Il a notamment servi pour l'émission Germany Calling, une émission de propagande allemande destinée aux Anglais, diffusée depuis Hambourg. La capsule utilisée pour cette émission a été récupérée par un soldat allié et vendue aux enchères dans les années 2000.
Distribution et numéros de série
Quasiment chaque modèle trouvé en ligne est différent : Telefunken, Neumann, gravure en haut, en bas, taille, couleur, finitions… Si vous voulez en acheter un, soyez vigilant !
Les CMV3 et CMV3A sont distribués à l'international dans plus de 41 pays par Telefunken sous différentes nominations — ces numéros sont souvent gravés dans le corps du micro ou de la capsule :
Il porte parfois aussi son nom de diffusion broadcast allemand :
À vous de jouer : Ela M2 032/2, ELA MZ 027/1, Ela MZ 026/2 — à quoi correspondent ces références ?
PDF avec plus de détails : analog-service.com
Ce qu'en disent les ingénieurs du son
— Marc Henry, L'atelier du microphone
— Hans-Martin Buff (Prince, Scorpions…)
— Reese Murphy (Fort Worth, USA)
— Tim Bazell (London, UK)
Exemple d'utilisation du CMV3A sur une voix
Conclusion & cotes actuelles
Le Neumann CMV3 a toujours une excellente réputation mais reste assez rare, fragile et présente un faible niveau de sortie. Il convient pour presque tout : voix, guitare acoustique, violons, orchestre… Contrairement à l'U47 ou à l'U87, il existe peu de clones, car il est peu connu et encore un peu associé à une période sombre de l'histoire.
leochupin.com · @captain_chup · Facebook
Sources
Continuer dans l'histoire des micros Neumann
Découvrez les articles sur le U47, le M49 et le M50 — les successeurs directs du CMV3.
Lire l'article sur le Neumann U47



