Il y a des gens qui parlent du son en s'écoutant parler. Renaud Letang n'est pas de ceux-là. Dans la cabine B de Ferber, assis sans façon devant une Neve sur laquelle il a produit des disques de référence, il choisit ses mots avec le même soin qu'il choisit ses micros : rien d'inutile, rien d'approximatif. Ce qu'il a à dire sur le métier d'ingénieur du son et de réalisateur tient en quelques idées fortes — des idées qui, une fois entendues, paraissent d'une évidence absolue.
De Guillaume Tell à Ferber : l'école de la vraie vie
Renaud Letang arrive dans le son à la fin des années quatre-vingt, à une époque où il n'existe qu'une seule formation sérieuse en France : Louis Lumière. Mille candidats se présentent au concours. Vingt-sept sont retenus. Pour les autres, la seule voie est de trouver une place d'assistant dans un bon studio et de croiser du monde. C'est ce chemin qu'il prend.
De 1988 à 1991, il est assistant au Studio Guillaume Tell. Trois ans à observer, à porter des câbles, à comprendre comment les choses se font — et surtout dans quel ordre. En 1991, il se lance en freelance. Les premières années, c'est la publicité qui paie les factures. Le disque viendra après, à partir de 1993, avec une première séance au Studio Ferber pour un certain Alain Souchon. L'album s'appellera Foule sentimentale.
Ce qui se passe ensuite relève de ce que les Anglo-Saxons appellent le right place, right time. Ferber, au début des années quatre-vingt-dix, est au sommet. Des mois entiers de sessions s'enchaînent avec des artistes comme Sting, Prince, Youssou N'Dour ou Peter Gabriel. Mais c'est avec Phil Ramone que Renaud Letang dit avoir le plus appris : six mois, deux productions, une leçon de méthode qu'aucun cours magistral n'aurait pu donner.
Ce que les écoles n'apprennent pas encore
Poser un micro sur une batterie : combien de temps ça doit prendre ? "Si ça prend une heure, il y a un problème. Si ça prend trois minutes, c'est qu'on n'a pas essayé." Cette phrase dit beaucoup. Renaud ne parle pas de vitesse pour l'efficacité — il parle d'un rapport précis au temps, d'une capacité à condenser un travail dans une fenêtre donnée sans sacrifier ni la qualité ni la réflexion.
Ce qui l'irrite, avec douceur mais avec netteté, c'est l'absence d'une grammaire formalisée pour le son. Le cinéma a la sienne. Le dessin aussi — des millénaires ont suffi pour que le monde entier se mette d'accord sur les perspectives, sur les proportions, sur les fondations. Le son enregistré a soixante ou soixante-dix ans d'existence. Personne ne s'est encore vraiment assis pour formuler ce qu'est ce métier.
Ce n'est pas une critique des écoles actuelles — il reconnaît volontiers qu'elles apprennent aux étudiants à se servir de Pro Tools, à connaître les raccourcis clavier. Mais ce qu'il appelle la "déontologie" du métier, sa philosophie de construction, reste largement absent des cursus. On y apprend les outils. Pas toujours l'ordre dans lequel les utiliser, ni pourquoi cet ordre existe.
Ingénieur du son, réalisateur : deux rôles, une seule vision
Renaud Letang est les deux. Et il explique la distinction avec une clarté qui aide à comprendre pourquoi les deux rôles, bien que souvent confondus, ne demandent pas la même posture.
Quand il réalise un album, il n'est pas derrière la console. Il est au fond de la pièce, un peu à gauche. La distance n'est pas de la paresse — c'est une condition de travail. Depuis ce point, il entend la musique autrement que depuis la position de l'ingénieur : pas en termes de grave et d'aigu, pas en stéréo calibrée, mais comme une expérience. Est-ce que ça bouge ? Est-ce que ça donne envie ? Est-ce que la structure tient ?
La réalisation, dit-il, ne s'enseigne pas directement. Elle vient en plus de quelque chose qu'on maîtrise déjà. Un mixeur peut devenir réalisateur. Un arrangeur aussi. Mais si on ne peut pas influer à un niveau précis — musicalement, dans le son, dans les proportions — on n'a pas accès à la vision globale qui fait le réalisateur. Ce n'est pas une hiérarchie. C'est une logique de compétence qui se construit par couches.
Ce que Renaud a eu la chance de voir très tôt chez Guillaume Tell, c'est cette mécanique en action : comment un réalisateur parle aux musiciens, comment il les met dans un état d'esprit particulier pour obtenir ce qu'il veut, comment il met en valeur ou, parfois, comment il rate cela. Observer les deux a autant compté que le reste.
Adapter son rôle à chaque artiste
La première chose qu'il fait quand un artiste arrive, c'est évaluer où il en est. Pas musicalement — humainement, dans sa progression. Est-ce un premier EP ? Un artiste qui a déjà cartonné et qui veut prendre des risques ? La réponse conditionne tout : le degré d'implication de Renaud, la liberté qu'il laisse, les décisions qu'il prend lui-même sans consultation.
Pour un artiste en début de parcours, il donne beaucoup de lui-même. Il comprend qui est la personne, parfois mieux qu'elle ne le sait encore, et essaie de lui construire "le costume dans lequel elle sera à l'aise". Pour un artiste établi — il cite Manu Chao — le rapport s'inverse : il fait d'abord sortir toutes les idées, laisse l'artiste chercher, et n'intervient qu'ensuite.
La psychologie n'est pas un mot qu'il emploie à la légère. Il parle de la fragilité que crée le fait de créer : la moindre remarque peut être perçue comme une attaque. Certains artistes entendent "ça pourrait être mieux" et comprennent "c'est raté". D'autres ont besoin qu'on soit direct. Le travail du réalisateur, c'est de sentir ce dosage et de ne jamais se tromper de langage.
Il y a aussi les composantes moins romantiques : gérer un budget, tenir un planning, faire en sorte que le producteur et l'artiste soient contents à l'arrivée. Rendre un mix en douze heures, ce n'est pas une performance — c'est le résultat d'une méthode bien appliquée. Et cette méthode, elle s'apprend, mais elle demande d'avoir accumulé suffisamment de situations pour que les réponses viennent vite.
La préparation : décider avant de brancher
Chaque projet appelle une réflexion préalable. Pas une checklist abstraite — une série de questions précises dont les réponses déterminent tout ce qui suit : quel micro, quel préampli, quelle configuration pour les musiciens, quelle quantité de room, est-ce qu'on fait chanter la chanteuse en live pour donner de l'énergie au groupe même si on reprendra les voix après.
Renaud prend deux exemples récents aux antipodes l'un de l'autre. L'Impératrice d'abord : de la musique dance enregistrée en live. Le défi est double. Il faut que ça sonne live, organique — mais il faut aussi que ça soit traitable, produisable, prêt pour un mix dance. Chaque choix de micro doit anticiper ce paradoxe. La charley, par exemple : pour une musique disco, il faut un son bright, aéré, clean. Un micro qui "salirait" le son serait parfait pour du rock mais inutilisable ici.
L'album de Faust, c'est l'inverse total : tout le monde dans la même pièce, la room qui résonne, le "bordel" assumé et géré. Ces deux contextes demandent exactement le même travail de préparation intellectuelle — mais des réponses diamétralement opposées.
Et puis il y a Gonzalez, le piano solo. Ça ressemble à quelque chose de simple. Ça ne l'est pas. "Ça me demande exactement le même travail que si je travaille avec un groupe de disco de dix personnes." Même liste de questions, même processus de décision, même rigueur sur le style, le son, les intentions.
Mixer ce qu'on a déjà entendu
Quand Renaud Letang produit un morceau, il l'entend déjà mixé. Ce n'est pas une métaphore. Il a une image sonore en tête — pas dans les détails de chaque réglage, mais dans son allure générale, dans ses équilibres, dans ses atmosphères. C'est cette image qu'il va chercher au moment du mix.
Ce travail au mixage, c'est là que la créativité est la plus dense. La mise à plat donne une idée. Le mix, lui, va beaucoup plus loin — dans les ambiances, dans le groove, dans les couleurs. Ce n'est pas le même travail que d'ajouter des instruments. C'est un autre niveau d'intervention, où chaque décision peut transformer ce qu'on entend.
Il y a dans cette façon de travailler quelque chose de profondément artisanal, au sens noble. Pas d'improvisation, pas de magie de dernière minute. Une vision construite en amont, affinée pendant l'enregistrement, et exécutée au mix avec la conviction de quelqu'un qui sait exactement ce qu'il cherche — et qui a, depuis longtemps, les outils pour l'atteindre.
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