REPORTAGE

Visite aux studios Audioscope

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Épisode 26

Guillaume André, Audioscope :
enregistrer au feeling

Plus de 25 ans de métier, deux studios en Normandie, un retour à Paris — et la décision de tout ralentir. Guillaume André, fondateur d'Audioscope, a construit un lieu qui ressemble à ce qu'il aime : chaleureux, analogique et obstinément humain.

Publié le 15 avril 2022

Guillaume, fondateur d'Audioscope, dans sa régie parisienne
Le studio en un coup d'œil
Lieu Paris — plein centre
Spécialité Prise de son acoustique & réalisation
En activité 5e année (Audioscope)
Consoles MCI JH-618 JH-618 · SSL 4000

En poussant la porte d'Audioscope, on ne se sent pas dans un studio commercial. Il y a des lampes, quelques machines qui ronronent doucement, une lumière tamisée qui fait que personne ne regarde sa montre. En arrivant dans cette pièce, je l'ai ressenti immédiatement : ce lieu dit quelque chose sur celui qui l'a construit.

Guillaume André, c'est plus de 25 ans d'ingénierie du son racontés avec une franchise rare. Les erreurs assumées — le studio résidentiel normand aux yeux trop grands, l'année à mixer seul dans le vide, la SSL Duality revendue parce qu'elle n'était tout simplement pas à lui. Et au bout de tout ça, un studio de prise de son parisien construit autour d'une conviction : on ne fait bien que ce qu'on aime.

Parcours

De la cuisine normande à la régie parisienne

Diplômé en 2000 d'une formation d'ingénieur du son, Guillaume monte son premier studio dans les semaines qui suivent. L'espace de travail : la cuisine et le salon d'une maison normande. Les prises se font là où il y a de la place. C'est artisanal, mais paradoxalement ça marche — en 2000, les artistes ont peu d'alternatives abordables pour enregistrer. "On était un peu victimes du succès," dit-il avec un sourire.

  1. 2000 Diplômé ingénieur du son — premier studio dans une cuisine normande
  2. 2004 Premier vrai studio résidentiel en Normandie, avec gîte et deux studios
  3. 2010 Retour à Paris — fondation de 85 Production avec un associé
  4. 2015 Fermeture de 85 Production après quatre ans de collaboration
  5. 2020 Création d'Audioscope sous sa forme actuelle — 6e année en cours
Cabine d'enregistrement d'Audioscope Paris
La cabine d'Audioscope — acoustique signée Monsieur Deluc

Le tournant Audioscope

Ce qui change entre 85 Production et Audioscope, c'est l'état d'esprit au cœur du projet. "Le studio commercial, le booking coûte que coûte — ça m'a épuisé. Ça a commencé à ne plus être en accord avec ma passion." Guillaume se décrit lui-même comme un passionné, pas comme un bon chef d'entreprise. C'est une honnêteté qui structure tout le reste.

Audioscope ne ressemble pas à ce qu'il a fait avant. Pas de booking industriel, pas de devis envoyé à des inconnus. Ici, on commence par se voir, parler du projet, voir si les sensibilités s'accordent. "Pour travailler ici, il faut qu'on se rencontre."

Philosophie

L'humain avant la technique

La sélection des projets est l'élément central d'Audioscope. Guillaume ne prend pas tout ce qui passe. Il rencontre les artistes, discute du projet, évalue les compatibilités. Si l'alchimie ne prend pas, il le dit — et oriente vers quelqu'un d'autre. "Je suis le premier à dire à des artistes : je suis d'accord pour tracker votre projet, mais trouvez un ingé qui sera peut-être mieux que moi pour le mix."

Je crois au cercle vertueux plus que tout. Difficile à mettre en place, long — mais c'est la seule chose qui tient dans la durée. — Guillaume André, Audioscope

Cette clarté a mis des années à se construire. "J'ai appris que je ne suis pas beatmaker, pas compositeur, pas arrangeur. Par contre, je sais réaliser. Quand j'ai besoin d'un pattern de batterie, je sais quel batteur faire jouer — et je sais l'enregistrer, lui parler, le guider." Affiner ses domaines de compétence, refuser ce qu'on maîtrise mal : ça implique de passer par beaucoup de mauvaises décisions avant d'y arriver.

À retenir Ce que Guillaume appelle "conquérir son monde" plutôt que le monde : définir un territoire d'excellence précis, s'y tenir, et refuser poliment tout le reste. Une question de qualité autant que de santé mentale.
Matériel

L'affect comme critère de sélection

Comment choisir ses machines quand on part de zéro ? Guillaume a une réponse franche : l'affect d'abord, la rationalisation ensuite. Il avait une SSL Duality. Il l'a revendue. "C'est pas un outil qui me correspond. J'aime que ça ronfle, j'aime les vieilles bécanes." Pas de jugement sur ceux qui adorent ces consoles — simplement, ce n'est pas lui.

Console MCI JH-618 dans la régie d'Audioscope
La MCI JH-618 — vingt ans de compagnonnage, uniquement pour la prise de son

La MCI JH-618 : vingt ans de compagnonnage

La MCI JH-618 l'accompagne depuis l'époque normande. Il l'a achetée en étant débutant, "sans même savoir vraiment ce que c'était." Ce format compact, très direct, très ludique, lui correspond profondément. Elle ne sert qu'à l'enregistrement — jamais pour le mix. "La vraie petite console de prise. Roulez jeunesse."

La 4000 : une valeur sûre retrouvée

La SSL 4000 est arrivée plus récemment, retapée et installée par Gilles Martini. Seize mono plus quatre stéréo, bientôt vingt-quatre monos avec un side supplémentaire en commande. "Je l'avais déjà en Normandie. Ça reste une 4000 — une valeur sûre, une console que j'aime vraiment."

Vue d'ensemble de la régie d'Audioscope avec les deux consoles SSL
La régie — MCI JH-618 pour les prises, SSL 4000 pour le reste

Le workflow hybride

La philosophie d'Audioscope en matière de flux tient en une ligne : on trace en analogique, on transfère dans l'ordinateur. "90 % de nos prises analogiques sont rétractées dans l'ordi derrière. On track sur analogique — et quand on a les bonnes prises, on merge derrière."

Les artistes repartent avec leurs fichiers et mixent où ils veulent — mais pas in the box sur place. C'est un principe de maison. Un deuxième magnéto deux pistes vient d'arriver pour les projets qui veulent aller encore plus loin dans l'analogique.

Séance

La prise de son, ou l'art d'être prêt

Guillaume préfère la prise au mix — et il l'assume sans complexe. "J'ai beaucoup aimé mixer à un moment, mais j'aime pas les séances seul. J'aime le travail d'équipe. J'aime la petite bière en fin de journée où on écoute le mix ensemble." Les sessions en solo, à envoyer des V1 dans le vide et attendre le mail du lendemain avec le fameux "c'est cool, mais virgule" — ce n'est plus son monde.

Dès l'instant où on va faire de la prise, il y a besoin d'air, il y a besoin de dynamique. C'est là où le home studio a ses limites — et la magie du studio, tout simplement. — Guillaume André, Audioscope

Sa pratique de la prise a une particularité qui surprend : il retourne l'écran pendant les écoutes. "Un artiste fait une prise, il vient s'asseoir, il regarde l'écran — toi aussi tu regardes l'écran. Ton œil t'influence." Enlever le retour visuel pendant l'écoute, c'est retrouver quelque chose de primaire dans la sensibilité sonore. Et la bande analogique impose naturellement cette discipline : "Sur magnéto, on récolte, on rembobine. Tu peux pas mettre le couplet en boucle pendant une demi-heure."

Même sur ordinateur, il limite à quatre bonnes prises. "Faut arrêter ce réflexe de tout enregistrer parce qu'on n'a pas de limites. Quatre pistes, pas une de plus." La préparation de séance est un vrai métier : connaître l'artiste, savoir ce qu'il attend, s'assurer que les musiciens arrivent prêts. "On ne vient pas essayer. C'est comme un tournage de cinéma : la scène, tu la répètes avant."

⚠ Ce qu'une séance analogique exige Venir avec ses parties prêtes, ses arrangements décidés. Le magnéto n'est pas un filet de sécurité — c'est une machine de vérité. Guillaume le précise à chaque artiste avant de valider un projet de ce type.
Suite

Conquérir son monde

La prochaine étape qu'Audioscope veut construire, c'est la transmission. Montrer le travail hybride en situation réelle : pourquoi le matériel analogique sonne autrement, ce qui se passe quand on écoute une machine vieille de quarante ans, pourquoi les développeurs de plug-ins passent leur temps à copier ce qui existe déjà en physique. "Voir ça en vrai, ne serait-ce que d'un point de vue culturel — c'est très important dans un cursus d'apprentissage."

Et il y a un truc qu'on apprend forcément en faisant des séances sans écran : l'écoute s'aiguise quand elle n'est plus distraite. C'est peut-être le message central d'Audioscope. Pas une nostalgie de l'analogique pour le principe, pas une méfiance du numérique — mais une conviction que la sensibilité sonore se développe dans la contrainte, dans la préparation, dans la rencontre humaine.

On se dit qu'on va conquérir le monde. Mais en fait, il faut conquérir son monde. — Guillaume André, Audioscope
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Raphaël

Ingénieur du son & assistant — Audioscope, Paris

Raphaël, ingénieur du son assistant chez Audioscope Paris
Raphaël — formé à l'Abbey Road Institute, chez Audioscope depuis trois ans

Un chemin non-linéaire

La guitare classique à dix ans, un tympan remplacé — il deviendra ingénieur du son malgré tout, dit-il avec le sourire. Une fac de droit abandonnée, une première école de son qui ne lui correspond pas. L'Abbey Road Institute, il le découvre lors d'une porte ouverte. "J'ai senti que j'étais dans un univers qui allait me porter."

La formation est solide : Pierre Jacquot, François Gauthier, Jean-Philippe Boisson comptent parmi les intervenants. La remise de diplôme se tient dans le studio des Beatles. "C'était assez incroyable." Deux années excellentes, puis un workshop d'une journée chez Audioscope. Il demande un stage en octobre. Il est toujours là.

Métier

L'assistant, pris au sérieux

Raphaël prend la définition d'assistant au pied de la lettre — et c'est précisément ce qui le rend précieux. "L'assistant, c'est l'interface entre le studio, l'ingénieur du son et les clients. Patcher, créer les pistes, enregistrer, installer le plateau pour que tout le monde se sente bien." Et les détails qui font la différence : être souriant à l'arrivée, proposer un café, construire un réseau casque impeccable pour que les musiciens ne pensent qu'à jouer.

Un bon assistant, c'est la clé de la réussite d'une bonne séance — pour que l'ingénieur du son se concentre uniquement sur la matière sonore. — Raphaël, Audioscope

"Les Anglo-Saxons ont très bien compris que l'assistant c'est un métier à part entière. En France, tout le monde veut devenir ingénieur du son directement." La maturité du rôle s'est installée progressivement : six mois à un an pour maîtriser les rouages, apprendre à gérer le stress, à anticiper avant qu'un problème technique ne coupe l'élan artistique.

Guillaume à propos de Raphaël "Il est arrivé à un moment où j'étais en pleine restructuration. Il a ramené la jeunesse, l'envie d'essayer des choses. Raphaël m'a redonné une petite flamme. Audioscope existe aussi grâce à lui."

Aujourd'hui, Raphaël commence à prendre des séances en autonomie. L'objectif de Guillaume : qu'il s'approprie progressivement son propre espace dans le studio, tout en conservant ce binôme qui fonctionne. "C'est une des relations de travail les plus saines que j'ai jamais eues. On se dit les choses. C'est simple, c'est clair."

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