Pour ce 23e épisode je viens à la rencontre de Philippe Gaillot ingénieur du son, mais il a été musicien. Il est aussi producteur, mais il a commencé comme assistant. Il dirige un studio résidentiel au cœur du Gard depuis trente ans, mais il a appris son métier dans des camions, sur des festivals, à New York au contact de quelques-uns des jazzmen les plus exigeants de leur génération. Rencontre avec un homme de terrain, dans le mas qui abrite le Studio Recall.
La guitare d'abord
Tout commence au conservatoire de Versailles. Philippe Gaillot y apprend la guitare classique — discipline rigoureuse, exigeante sur la forme, sur la posture, sur l'écoute. Mais rapidement, le rock l'attire. Il monte des groupes, tourne, et découvre que l'enregistrement le fascine autant que le jeu. L'envie de capturer le son, de comprendre comment il se construit en studio, prend le dessus.
C'est dans la commune de Ners, dans le Gard, qu'il installe ce qui deviendra le premier studio 8 pistes du département. Un lieu artisanal, bricolé avec les moyens du bord, mais suffisamment sérieux pour y enregistrer le premier album de son groupe "Concept", intitulé Avis de passage — sorti chez Metro JB001 / Media 7. L'album existe. Le studio aussi. Et Philippe comprend qu'il peut faire les deux : jouer et enregistrer.
En 1981, il ouvre une parenthèse : le Big Fun, un club musical installé dans les Cévennes dont il assure la direction artistique. L'endroit attire des pointures — Sugar Blue, Eddy Louiss — et Philippe se retrouve à la croisée de deux mondes : celui du musicien qui joue, et celui du professionnel qui fait sonner les autres. Ce n'est pas encore un choix. C'est une intuition.
- Années 70 Conservatoire de Versailles — guitare classique, puis bascule vers le rock
- Ners Premier studio 8 pistes du Gard — enregistrement du premier album de "Concept"
- 1981 Ouverture du Big Fun, club musical dans les Cévennes — direction artistique
- 1983 Départ pour New York — formation intensive auprès de Mike Stern et John Scofield
- 1985 Festival de Nîmes — "Concept" en première partie de Ray Charles
- 1988 Album solo Lady Stroyed chez RDC Records — fondation du Lady Stroyed Band
- 1993 Festival de Saint-Louis du Sénégal — découverte de Soriba Kouyaté, maître de la Kora
- Avril 1994 Création du Studio Recall à Pompignan — control room de 90 m², résidentiel
New York, 1983 : l'école buissonnière
Fin 1983, Philippe Gaillot part à New York. Pas pour étudier dans une école — pour côtoyer des musiciens. La scène jazz new-yorkaise de l'époque est d'une densité rare : Jaco Pastorius, Kenwood Dennard, Darryl Jones, Mino Cinelu, Don Alias. Des noms qui ne se croisent pas par hasard, et qui forment une oreille d'une façon que n'importe quelle formation académique peine à reproduire.
C'est là-bas qu'il devient l'élève de deux ex-guitaristes de Miles Davis : Mike Stern et John Scofield. Deux musiciens dont l'approche harmonique et rythmique est fondamentalement liée à l'espace, au silence, à ce qu'on ne joue pas. Pour un futur ingénieur du son, l'enseignement est précieux : la dynamique d'un enregistrement se construit exactement sur les mêmes principes.
De retour en France, il reprend la route avec "Concept". Le deuxième album du groupe sort chez 52° Rue Est. En 1985, le groupe assure la première partie de Ray Charles au festival de Nîmes. On ne fait pas mieux comme banc d'essai pour l'oreille.
Le studio mobile et les festivals
La décision vient d'un constat pragmatique : Philippe Gaillot ne trouve pas le studio qu'il cherche. Plutôt que de s'adapter à ce qui existe, il monte un studio mobile — une console Sage Odyssey et un 3M 24 pistes installés dans un camion — et il part à la rencontre des artistes sur leurs propres terrains. Les festivals, les scènes, les sessions improvisées.
La liste des collaborations de cette période dit tout sur l'étendue du spectre : Raoul Petite, Herbie Hancock, Michel Petrucciani, Musique en Stock. Des registres radicalement différents, des contraintes de production très éloignées, des exigences artistiques qui ne se ressemblent pas. Travailler comme ça, dans des conditions qui changent à chaque session, forme une adaptabilité que le studio fixe ne peut pas donner.
La colonne vertébrale du studio mobile. Robuste, transportable, suffisamment flexible pour les conditions de festival.
Format professionnel dans un camion — la combinaison qui permettait d'aller chercher les artistes là où ils jouaient.
Herbie Hancock, Michel Petrucciani, Raoul Petite : une formation intensive à la prise de son en conditions réelles.
En 1988, il publie un premier album sous son propre nom — Lady Stroyed chez RDC Records — et fonde le Lady Stroyed Band. La carrière de musicien n'est pas abandonnée ; elle se poursuit en parallèle d'une activité d'ingénieur du son free lance qui prend de plus en plus d'ampleur. Philippe Gaillot intervient désormais aussi bien en studio que sur scène, pour des artistes comme Carla Bley, Richie Cole, Chick Corea, Ray Charles, Paco de Lucia ou Michael Brecker.
En 1993, il est appelé pour diriger la régie son du festival de Saint-Louis du Sénégal. C'est là qu'il rencontre Soriba Kouyaté, grand maître de la Kora. Philippe en deviendra le producteur, co-signera les arrangements et produira cinq albums avec l'artiste. Un chapitre à part entière dans une discographie déjà dense.
Recall : construire le studio de ses rêves
En avril 1994, Philippe Gaillot crée le Studio Recall dans un mas proche de Pompignan, dans le Gard. Le choix du lieu n'est pas anodin : une bâtisse de caractère, des volumes généreux, la possibilité d'accueillir des artistes en résidence. La control room fait 90 m². Les plateaux sont vastes. L'idée dès le départ est de proposer autre chose qu'un studio classique — un endroit où l'on peut s'installer, travailler dans la durée, laisser la création se développer sans la pression du taxi qui attend à 18h.
Trente ans après son ouverture, le Studio Recall reste ce que Philippe Gaillot avait imaginé : un lieu à taille humaine, ancré dans un territoire, ouvert à des esthétiques très différentes. Jazz, rock, world music, musique de chambre — la control room de 90 m² a absorbé tout ça sans jamais se spécialiser au point de se fermer.
Une discographie qui parle d'elle-même
Il y a des studios qu'on évalue à leurs équipements. Le Studio Recall, on peut l'évaluer à sa liste de distinctions. Sept artistes ayant enregistré ou mixé au studio se sont vus décerner une Victoire de la Musique. Cinq albums ont reçu un Prix de l'Académie Charles Cros. Un a également reçu le Prix de l'Académie du Jazz. Ce n'est pas une coïncidence — c'est la conséquence d'un outil de travail taillé pour la musique exigeante.
| Année | Artiste / Album | Distinction |
|---|---|---|
| 2008 | Yaron Herman — A Time for Everything | Victoire de la Musique Révélation instrumentale |
| 2007 | Bojan Z — Xenophonia | Victoire de la Musique Meilleur album jazz |
| 2003 | Jacky Terrasson — Smile | Victoire de la Musique Meilleur album jazz |
| 2002 | Noir Désir — Des visages, des figures | Victoire de la Musique Meilleur album rock |
| 2001 | B. Lagrène, D. Di Piazza, D. Chambers — Front Page | Victoire de la Musique Meilleur album jazz |
| 2000 | Cesária Évora — Café Atlântico | Victoire de la Musique Meilleur album world |
| 2000 | Sylvain Beuf — La Danse des Inter-Notes | Victoire de la Musique Meilleur album jazz |
| 2016 | Pierre de Bethmann – Medium Ensemble — Exo | Acad. Charles Cros Grand Prix Jazz 2016 |
| 2005 | David Linx / Diederik Wissels — One Heart, Three Voices | Acad. Charles Cros + Acad. du Jazz |
Ce qui frappe dans cette liste, c'est l'étendue des esthétiques. Cesária Évora et Noir Désir dans la même salle — c'est la définition d'un studio qui ne s'est pas enfermé dans un genre. Le rock du début des années 2000, la morna cap-verdienne, le jazz de chambre contemporain : Philippe Gaillot a su construire un lieu qui sait s'effacer derrière la musique qu'il héberge.
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