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Nous avons eu l’immense privilège de recevoir Mr Albert Laracine, inventeur du couple ORTF, lors de notre séminaire autour de la prise de son stéréo animé par Patrick Thévenot et Julien Bassères. Il a eu la gentillesse de bien vouloir nous donner son témoignage sur la naissance de ce couple et plein d’anecdotes sur cette époque.

Difficile de vous résumer tout le parcours de ce grand monsieur et de son travail alors pour faire simple, j’ai choisi de vous retranscrire une interview donnée pour « son magazine »

L’oreille des uns, pour la tête des autres

Il n’y a que peu de chances pour que le nom d’Albert Laracine vous soit connu. Il est de ceux qui, d’abord à l’ombre des girafes de l’ORTF puis aujourd’hui de l’INA, enseignent, cherchent et finalement font la radio. Pâtre des micros, ange tutélaire des preneurs de son, il est pour beaucoup le symbole d’une certaine idée de ce métier.

Son : Hier encore, Albert Laracine, nous recevions une lettre d’un jeune lecteur intéressé par la prise de son et nous demandant quelles études il pouvait faire pour embrasser cette carrière. Que lui répondriez-vous ?

Albert Laracaine : Cette question ne me surprend pas. Des lettres comme ça, j’en reçois chaque jour ! Le fait est qu’en France, il y a peu d’écoles spécialisées. La plus sérieuse me semble être l’école nationale Louis-Lumière (ex-école de Vaugirard), qui a son siège, 8 rue Rollin.

Son : En Belgique, il y a l’Insas…

Laracine : En effet, et c’est une excellente école. Pendant trois ans, on y travaille surtout sur les problèmes spécifiques à la prise de son, alors qu’à Louis Lumière, la section la plus spécialisée s’appelle « électro-son », ce qui suppose que les étudiants vont être initiés avant tout à l’électronique. Bien sûr, la prise de son n’est pas négligée, mais les élèves aimeraient qu’elle soit considérée comme plus importante encore, même si les résultats obtenus dans ces conditions sont déjà, je le répète, fort honorables. Nous avons embauché ici cinq personnes issues de cette école et en sommes tout à fait satisfaits. Ceci posé, je vous signale que l’université de Brest a ouvert un Deug Arts et Sciences, dans lequel la prise de son est abordée avec le plus grand sérieux. Il est encore trop tôt pour dire si ce travail va porter ses fruits, mais je serais bien étonné du contraire.

Son : Néanmoins, on est bien obligé de dresser un constat de carence : notre pays est un des rares en Europe qui ait traité par-dessous la jambe la formation des preneurs de son. Pouvez-vous expliquer pourquoi ?

Laracine : Ce que je peux, c’est le regretter beaucoup ! L’expliquer, ça me parait bien difficile… Nous sommes une poignée de professionnels, dans ce domaine, qui nous connaissons bien et qui avons lutté ensemble pour que la situation change. Nous nous sommes battus au niveau de l’éducation nationale. Nous nous sommes même battus au niveau de l’ex ORTF où, certes, cette formation existait, mais où elle était moins approfondie que dans d’autres domaines – l’image notamment. Je crois qu’il y a en France une déconsidération généralisée pour les métiers du son. Beaucoup même parmi les spécialistes de l’audiovisuel, ont tendance à penser que toute notre tâche se résume à pousser des boutons. A partir de là, ils ne peuvent pas imaginer qu’une formation longe soit nécessaire. Alors qu’en fait, elle est indispensable. Le son est une de ces professions dans lesquelles on n’a jamais fini de s’instruire et où le recyclage s’impose en permanence.

Son : Et pourtant ! Nous espérons que les choses ont changé, mais il y a encore très peu d’années, les seuls ouvrages de base accessibles en France étaient le Traité de prise de son, de Jean-Louis et les deux livres de José Berhnard, qui ne dataient déjà plus de la veille ! Ont-ils été remplacés aujourd’hui ?

Laracine : Hélas ! Il n’y a pas eu de grands progrès accomplis sur ce plan-là. A ma connaissance (je dis cela parce qu’il faut toujours être prudent), il n’existe pas de livre complet regroupant l’ensemble des éléments nécessaires à l’apprentissage de notre métier. On trouve énormément de choses, mais dispersées aux quatre coins d’une littérature extrêmement diverse : traités d’électronique, d’acoustique…. C’est à l’étudiant d’aller à la pêche dans tout cela et de rassembler les informations. Electro-acoustique, cela va encore assez bien : les études sur les microphones et les enceintes ne manquent pas – mais dans celui de l’esthétique de prise de son, quelle indigence ! Oh bien sûr, il existe quelques textes mais ils ne me semblent pas suffisants (peut-être parce que ceux qui les ont rédigés n’étaient pas assez familiarisés avec des problèmes concrets du métier). Pourquoi ? Tout simplement parce que nos techniques, comme je le disais plus haut, sont de celles qui évoluent en permanence. J’ai l’occasion de préparer des cours, donc je connais le problème de celui qui est obligé d’écrire les choses : il prend conscience, à mesure qu’il rédige, que les données dont il fait état sont déjà périmées. Connaissant les conditions de l’édition, un an pour écrire un livre et un an de plus, plus souvent, pour le faire publier, vous imaginez aisément ce qui va se passer : il va paraître sous votre signature des développements caducs parce que non seulement le matériel, mais encore les modes d’enregistrement auront évolués. Dès lors, les spécialistes prennent le parti de se taire, préférant le silence à des propos qui paraîtraient nécessairement dépassés.

Son : S’il n’existe pas de livre de référence sur la prise de son, c’est peut-être parce que celle-ci est en réalité non pas une et figée, mais multiple et mouvante. A vos yeux, est-il possible de parler de prise de son dans l’absolu, sans diversification du propos selon les types et les styles de musique, des médias utilisées, les différents critères esthétiques, etc ?

Laracine : Il est bien évident qu’on ne peut pas ignorer cette multiplicité de paramètres. D’abord, il y a différentes prises de son qui correspondent chacune à un secteur d’activité bien défini : prise de son radio avec tous les impératifs du direct ou du semi direct, prise de son du mixeur au cinéma (elle est bien particulière : ce professionnel est en permanence dans une cabine et reçoit des sons fabriqués par d’autres preneurs de son, qu’il retravaille en fonction d’une image), prise de son télévision avec les impératifs imposés notamment par les séquences très courtes, ce qui implique de grandes difficultés de raccords – et sur ce chapitre, un preneur de son conscient et consciencieux refusera toujours de s’en remettre au mixeur. Prise de son disque, enfin, qui peut se diviser en deux : domaine classique, domaine variétés / chanson. Arrêtons-nous là-dessus, si vous le voulez bien. A propos de la prise de son classique, on peut dire qu’elle est effectuée par des professionnels encore inspirés par la conception d’un son d’ensemble et puis par ceux qui ont adopté les méthodes de leurs collègues spécialisés dans la variété : à savoir l’analyse ponctuelle de la musique et la reconstitution par mixage.

Son : Ce sont en effet deux « philosophies » bien distinctes. Si nous pouvons nous permettre d’être indiscrets : de quel côté vont vos amours ?

Laracine : Je n’aime pas beaucoup la seconde façon d’envisager les choses, celle qui prévaut actuellement dans le domaine des variétés. Attention : je ne prétends nullement qu’elle soit moins valable que l’autre ! Je dis simplement qu’elle me plaît moins.

son : Pour quelles raisons ?

Laracine : Eh bien, j’ai le sentiment qu’on ne recrée jamais la réalité, mais qu’on fabrique un produit qui d’une part, ne ressemble pas à l’original (ce qui, j’en conviens, n’est pas forcément un mal : cela se discute) et qui, d’autre part, selon moi, ne sert pas la musique. pour moi, la musique est un art de communication entre les êtres, dans tous les sens. Lorsqu’il y a plusieurs musiciens, la musique ne réside pas uniquement dans les notes qu’ils jouent chacun, mais aussi dans les interférences entre les divers sonorités. Or, quand on fait de l’analyse par micro ponctuel, on ne peut obtenir ni reproduire tout ce jeu subtil d’interférences. Bref, on n’obtient pas ce qui semble essentiel : le mariage des sons. Je crois d’ailleurs que l’attente de la plupart des auditeurs va dans ce sens : entendre une flûte, une harpe, un haut-bois, ils s’en moquent ! ce qui importe pour eux, c’est l’ambiance musicale générale. Dès qu’on fait de la prise de son fragmentée, on en tue une partie. Pas tout, bien sûr, mais une partie. Mais une partie qui n’est pas négligeable.

« Lorsqu’il y a plusieurs musiciens, la musique ne réside pas que dans les notes qu’ils jouent, mais aussi dans les interférences entre les sonorités »

Son : Oui, ne serait-ce que parce que le tout est « autre chose et plus que la somme des parties ». Là, vous êtes en train de nous vanter des mérites d’un système technique bien particulier, qui est au principe, notamment, du fameux couple ORTF.

Laracine : En effet, il s’agit là d’un des procédés qui permettent de réaliser une perception d’ensemble.

Son : Qu’est ce qui vous a amené, il y a une vingtaine d’années, à définir ce couple, qui diverge légèrement par rapport aux bases stéréophoniques que l’on trouve par exemple chez certains constructeurs de micros (je pense entre autres à Neumann ou Schoeps, bien entendu) ?

Laracine : Ah ! c’est une longue histoire… Le couple ORTF est né de l’imitation de la nature, tout simplement : la tête artificielle avec deux micros à la place des oreilles. Cette conception n’était pas révolutionnaire, puisque les premiers essais dans ce domaine ont dû avoir lieu à la fin du siècle dernier, peut être bien en 1887 après la dernière guerre. Michel Philippot, en mettant deux micros à la place des oreilles (il ne disposait pas de tête artificielle, à proprement parler lorsqu’il travaillait au théâtre des Champs Elysées), et parce qu’il était lui-même doté d’excellentes oreilles naturelles, a réussi des prises de son admirables qui sont encore des modèles aujourd’hui. Le Laboratoire d’acoustique de l’époque a été chargé de faire une étude sur cette expérience, afin de déterminer les paramètres grâce auxquelles on aurait pu tirer du procédé les meilleurs résultats possibles. Il s’agissait, en somme, de rationaliser ce qui avait été obtenu par tâtonnements. Le laboratoire avait commencé par expérimenter tous les systèmes existants, y compris le MS, le multi-micros… A ce moment-là, je n’étais moi-même qu’un auditeur auquel on demandait son avis sur ce qu’il entendait. Un parmi d’autres, puisque le Laboratoire de recherches cherchait à recueillir une opinion statistique. Par approches successives, le MS a été éliminé, ainsi d’ailleurs que le micro bidirectionnel à 90° et plusieurs autres. Finalement, on a retenu le système à deux microphones cardioïdes exploité par Philippot, mais on ne savait pas encore exactement comment les disposer. Les essais ont été multipliés à bordeaux (nous n’avions pas de studios libres à Paris) sur des dramatiques, de la musique, des interventions de présentateurs… Je vous passe les détails. toujours est-il que c’est de cette étude que sont penchés sur le problème et l’ont traité aussi par des procédés purement mathématiques (il faut en particulier citer Karlceon, qui a fait un travail tout à fait remarquable). Ils sont tous arrivés au résultat que 17 cm et 110° ne constituaient pas, certes, la solution idéale, mais représentaient au moins, la moins mauvaise solution de toutes celles qui avaient pu être proposées jusque là. Pour nous, en tout cas, c’était celle qui donnait la meilleure répartition d’espace en largeur et en profondeur : celle, donc, qui distordait le moins l’espace. Il faut préciser, toutefois, que ceci est valable uniquement quand on considère l’écoute avec deux haut-parleurs et l’auditeur le mieux placé formant les trois sommets d’un triangle équilatéral. Le système a été mis au point spécialement pour être utilisé dans ce cas de figure. Je pense que si l’écoute au casque avait été choisie comme hypothèse, on serait parvenu à des résultats différents). Ceci posé, il ne s’agit là que d’une étape : maintenant, il faut aller plus loin.

Son : Une précision : quels résultats sur l’effet de hauteur ?

Laracine : Là, personne ne sait ! Personne ne sait le faire très bien. Il y a des impressions de hauteur avec les têtes artificielles actuelles, mais il faut bien dire qu’elles ne sont pas toujours très cohérentes ni très réalistes. Ce n’est pas aussi précis que la stéréophonie grâce à laquelle on peut reproduire cent fois le même effet. Avec les têtes artificielles, on n’a pas la même certitude – en dépit du fait que ces têtes représentent incontestablement un progrès, même si elles ne sont pas encore au point. Ces têtes, par définition, impliquent une écoute au casque, et, pour l’instant, elles suppriment pratiquement toute impression d’espace sonore en avant. Or, pour un auditeur, le spectacle, c’est devant. Ce qui se passe derrière, ou au-dessus, est souvent beaucoup moins important. Bref, pour répondre à votre question : il y a là un manque qu’il faut absolument combler. Mais cela ne pourra se faire tant que quelqu’un n’aura pas trouvé pourquoi nous entendons des sons en haut et des sons en bas.

Son : Croyez-vous en la possibilité d’un système qui réalise un matriçage des informations, de façon à avoir une écoute plausible sur une base classique avec HP ?

Laracine : Des solutions sont envisageables, mais ce sera nécessairement un trucage. Ceci dit, il existe de bons trucages…

Son : Revenons en arrière, avant d’en terminer avec se premier entretien. Pourquoi le couple MS a t’il été éliminé ?

Laracine : Parce que l’impression d’espace – et nous en sommes de plus en plus persuadés à mesure que nos recherches avancent est donné par les différences d’intensité et de temps. C’est le cerveau qui décode ces informations pour créer l’impression d’espace. Dans le système MS, il n’y a pas de différences de temps. Pourquoi ? C’était la conséquence d’une volonté délibérée. A l’époque, on travaillait surtout pour les auditeurs qui écoutaient en monophonie et le problème de la compatibilité se posait. Il est évident que la compatibilité physique des deux micros style ORTF n’est pas bonne. Acoustiquement, en revanche, elle est suffisante : en tout cas, pendant des années et des années, nous n’avons jamais eu de plaintes. Mais les Allemands, et d’autres beaucoup plus organisés et précis que nous, ont dit : non, ce n’est pas possible, il faut utiliser un moyen de prise de son qui n’introduit pas de différence de phase, donc pas de différence de temps. Pour répondre à cette attente, il est incontestable que le couple MS est ce que l’on peut trouver de mieux, et de très loin. Mais vous avez compris pourquoi, de notre côté, nous l’avons tout de suite éliminé.

Propos recueillis par Marcel Barbin et Alain Gerber.

Sources :

http://chroniquealbert.blogspot.com/

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